Iphigénie(s), belle(s) Iphigénie(s) !

C’est avec le spectacle lyrique Iphigénie(s), d’après l’opéra de Gluck, que La Rentrée Musicale du Quartier Latin s’est achevée samedi soir. Musiciens et chanteurs prometteurs ont fait vibrer le lycée Henri IV pour le plaisir de nos oreilles.

La mythologie grecque regorge de tragédies familiales : Antigone, Œdipe, … Iphigénie représente également le drame dans toute sa splendeur. Iphigénie, fille d’Agamemnon doit être sacrifiée par son propre père pour que les vents se lèvent et emmènent la flotte grecque à Troyes. Prise de pitié pour cette jeune fille, la déesse Diane lui sauve la vie, et en fait sa prêtresse en Tauride. Mais là encore, la destinée d’Iphigénie est mise à mal quand on lui demande de sacrifier son frère, étranger sur l’île de la déesse.

Maintes fois exploré, le mythe d’Iphigénie est d’une modernité sans équivoque : il interroge sur le destin, l’intervention divine, mais aussi la liberté individuelle, en quelle mesure l’homme montre une capacité à être rationnel ou à se laisser conduire par ses émotions. Tiraillés entre désir de s’affranchir d’un devoir cruel et peur de la colère divine, les personnages de cet opéra sont confrontés à des situations pathétiques. Par cet opéra qui ouvre les portes du romantisme, Gluck (1714-1787) fait ressentir au public une tension constante, la terreur, il utilise la simplicité et le naturel pour l’expression des sentiments. L’orchestre devient protagoniste, véritable porteur de l’action, et par-dessus tout, comme le glas qui annonce le drame à venir. Le chant, quant à lui, se veut naturel et véritable reflet de l’âme des personnages. Le mythe d’Iphigénie garde chez Gluck tous les aspects cruels de la tragédie antique, en apportant une musique intelligente et riche, pleine de contrastes, emportant avec elle chanteurs, musiciens et spectateurs jusqu’à un ravissement total.

Revisité pour la mise en scène par Juan-Pablo Villa et Amélie Vignals, la verticalité et la linéarité des éléments sont déconstruites, les frontières floutées, afin de mettre l’accent sur la subjectivité, la difficulté de différencier réalité et cauchemar, la temporalité est également mise à mal, tout est déstructuré, chaque certitude se voit interrogée, provoquant chez le public un tourment, une inquiétude face à toutes ces nouvelles incertitudes. D’une modernité sans faille, la mise en scène et la scénographie sont pourtant parfois difficiles à suivre, on préfère alors se concentrer sur la musique et le chant, pour oublier à quel point notre monde est fait d’illusions.

En mettant toute notre attention à l’écoute de la musique et du chant, une belle surprise vient à nos oreilles : l’orchestre fait preuve d’une virtuosité impressionnante et d’une sensibilité prodigieuse pour de jeunes professionnels, et si une oreille absolue déniche par moments des problèmes de justesses – notamment dans les premières notes – et de temps à autres un petit déséquilibre des voix orchestrales, rien n’entrave notre ravissement, et on salue bien volontiers la direction par Jules Cavalié, qui pour la deuxième année dirige l’orchestre lors du festival.

Au chant, les voix nous émerveillent en globalité, cependant, la perfection n’est pas au rendez-vous. Ania Wozniak (Iphigénie) est saisissante, avec sa présence scénique et sa voix pleine de superbes harmoniques, elle attire notre regard, mais son manque cruel d’articulation retire beaucoup à la beauté et l’émotion de son chant, au profit de Marine Chagnon (Iphigénie). Cette dernière est certes moins présente, mais sa voix émouvante est portée par une articulation parfaite et la richesse, l’intensité de son timbre. Rosalie Dubois (Diane), a quant à elle que peu d’interventions chantées, son rôle étant principalement celui d’une présence sur scène, montrant que les dieux voient tout. Si sa voix ne laisse pas indifférent, l’articulation lui fait aussi défaut, étonnant pour une adepte du répertoire français du XIXe siècle.

Les voix d’hommes ne laissent pas non plus indifférent, même si ce n’est pas toujours pour le meilleur : Maxime Saïu (Agamemnon/Thoas) s’attache trop au rythme, chantant de façon saccadé et délaissant les harmoniques de sa voix ; Romain Pascal (Pylade) semble quant à lui être adepte de la simplicité, rejetant les harmoniques, sa voix manque cruellement de richesse et paraît détachée du rôle, sans compter ses difficultés dans les aigus ; enfin, Etienne Billault (Oreste) est poignant, capable d’une grande virtuosité comme de laisser les émotions s’emparer de son chant, seule voix masculine aux harmoniques marquées, il sort réellement du lot.

Ce spectacle lyrique n’était certes pas parfait, les imperfections étaient nombreuses, mais les musiciens commencent leurs carrières, on leur pardonne donc sans soucis. On retiendra la magie du moment, les voix exceptionnelles malgré les reproches qu’on a pu évoquer et la virtuosité de l’orchestre. Le festival est prometteur, le programme de la troisième édition est attendu avec impatience, et on espère qu’il sera aussi audacieux que cette année.

 

Pour suivre l’actualité de La Rentrée Musicale du Quartier Latin :

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Design de l’affiche : Flavie Deville

Illustrations de l’affiche et scénographie du spectacle : Morgane Frémaux

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