Niki de Saint Phalle, l’exposition où les hommes sont malmenés

Le Grand Palais nous offre pour cette rentrée une formidable rétrospective de Niki de Saint Phalle dont le travail, fortement lié à sa biographie, nous confronte à une réalité violente, tant personnelle qu’universelle.  Donc, ne vous y trompez pas ! Même si son nom est immanquablement lié à ses Nanas géantes et colorées l’exposition vous entraînera beaucoup plus loin dans la réflexion. En effet, par son œuvre, cette artiste forte et douloureuse a su évoquer ses blessures les plus profondes et s’insurger, par des moyens plastiques jusqu’alors inexplorés, contre  les injustices et les dérives du monde.

Pourtant rien ne la disposait à devenir artiste. Catherine, Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, née à Neuilly en 1930, est issue d’une famille fortunée dont le père, banquier, fait  faillite après le crach de 1929. Ce revers de fortune contraint la famille franco américaine à partir pour les États-Unis. L’argent n’est plus mais l’éducation stricte et bourgeoise avec les conventions qui l’accompagnent demeurent et Niki se révèle très tôt une enfant indisciplinée et révoltée. À dix-huit ans elle épouse Harry Mathews, riche écrivain déjà en vogue, avec qui elle aura deux enfants. Elle semble alors suivre la voie toute tracée d’épouse et de mère qui sied au milieu auquel elle appartient. Mais, à 23 ans, une grave dépression nerveuse la mène en hôpital psychiatrique où, pour la première fois, elle évoque le lourd secret qu’elle portait depuis l’enfance : elle a été violée par son père à l’âge de onze ans. C’est alors qu’elle commence à peindre pour exprimer son désarroi, sa colère et sa violence jusqu’alors contenus. Ces premières œuvres sont un exutoire qui lui ouvrent la porte vers la liberté. Elle divorce de Harry Mathews pour prendre son envol, sort du carcan bourgeois dans lequel elle s’était enferrée et devient la femme indépendante et la grande artiste que l’on connaît.

Cette première transformation cruciale s’exprime clairement dans les Tableaux-Objets, suite logique de ses premiers dessins à l’hôpital, qui sont exposés dans la première salle de l’exposition : Sur panneaux d’isorel sont enchâssés dans du plâtre des objets judicieusement choisis, appartenant au monde de l’enfance pour certains, mais aussi des objets tranchants, coupants, piquants pour d’autres. Puis les tableaux-objets conduisent à des sculptures de très grands formats, construites à partir d’objets hétéroclites sur des structures de grillage et de plâtre. Ces grandes figures fantomatiques expriment clairement la violence du propos et l’on comprend de suite que l’on est loin ici de la joie de vivre que nous laissent supposer les sculptures rondes et colorées des Nanas qui suivront.

Ainsi l’exposition nous invite, au fil du parcours, à découvrir les regards successifs que portait Niki de Saint Phalle sur les femmes : mères, filles, épouses, prostituées, mariées, parturientes mais toutes sous le joug de l’homme, fort et dominateur.  Les parents hypocrites et bourgeois ne sont pas épargnés, épinglés quant à eux avec toute la verve dont l’artiste était capable. Elle exprime par ses œuvres plastiques mais aussi par ses films, ses écrits et ses interviews, ses idées sur la condition de la femme dans les années soixante et sa volonté de changer les choses. Mais la force de son discours ne demeure-t-elle-pas d’actualité aujourd’hui ?

Niki, se transforme en une femme libre et indépendante. Elle se réconcilie avec la vie et relie avec bonheur  Amour et Art  par sa rencontre avec Jean Tinguely, avec qui elle se mariera en 1971, mais aussi dans sa vie d’artiste puisqu’elle est désormais une artiste à part entière, reconnue par le monde de l’art et par ses pairs par son appartenance au groupe des Nouveaux Réalistes.

La scénographie tient compte de ce changement et l’angoisse des salles précédentes laisse la place à l’enchantement lorsqu’on arrive dans l’immense salle dévolue aux Nanas. Celles-ci dansent, virevoltent, jouent de leur corps enfin libre et brillent de tous leurs feux. Mais attention, il ne faut pas baisser la garde car les Nanas ne sont pas vides de tout discours telles ces Nanas noires qui nous rappellent que Rosa Park a gagné durement sa liberté.

Au premier étage, le parti pris de l’exposition était donc de montrer la place des femmes dans le parcours artistique de Niki. Celle des hommes, quant à elle, est évoquée au sous-sol qui nous immerge d’emblée dans le discours destructeur et vengeur traduit par les Tirs : aux fléchettes tout d’abord, en faisant une première victime de l’amant délaissé du moment, puis à la carabine en visant des vessies de peinture disposées sur les tableaux-objets préalablement imaginés à cet effet. Niki veut ainsi « faire saigner le tableau » mais reconnaît aussi que« c’est sur elle qu’elle tirait(…) pour mourir (…) puis renaître. ». Elle tire sur tous les hommes qui jouent de leur force et de leur pouvoir tels que le père, bien sûr, mais aussi les dirigeants du  monde chaotique contre lesquels elle exprime sa révolte, et enfin sur l’Église (et non sur Dieu) dont elle honnit la violence et l’hypocrisie.

Mais Niki de Saint Phalle, malgré ses blessures, garde le cap vers le bonheur et sait faire de ses pires cauchemars des visions oniriques qui nous plongent dans l’émerveillement. C’est ce que la dernière partie du parcours ne manque pas de mettre en exergue en révélant maquettes et vidéos des œuvres monumentales de l’artiste dont le Jardin des Tarots, grand œuvre auquel elle consacra dix ans de sa vie et toute son énergie.

Ainsi donc, voilà une rétrospective dont on ne sort pas indemne et le discours, s’il peut paraître à certains un peu trop féministe, n’en demeure pas moins un thème de réflexion toujours d’actualité. Le parcours est un peu complexe, parce qu’à la fois thématique et chronologique, et ne met peut être pas assez en avant les apports de cette grande artiste à l’art contemporain.

Niki de Saint Phalle est en effet une novatrice. Autodidacte et cultivée elle sait s’imprégner de toutes les avant gardes sans jamais cesser d’être unique. Eu égard à sa double culture on retrouve chez elle la connaissance de Pollock pour la peinture et Rauschenberg pour l’objet (les combine paintings) mais aussi les happenings qui lui inspirent les Tirs auxquels elle fait même participer le public. En France, il faut se rappeler qu’elle est la seule femme à être intégrée au groupe des Nouveaux Réalistes et que son travail sur l’objet a su ouvrir des portes à bon nombres d’artistes contemporains. Enfin, si ses œuvres monumentales ont su s’inspirer du facteur Cheval et de Gaudi, elles sont aussi le reflet de son univers onirique et très personnel.

Une rétrospective à ne pas manquer donc, même si les hommes s’y sentent parfois un peu malmenés.

 

 

Exposition présentée au Grand Palais (Galeries nationales)

Du 17 Septembre 2014 au 2 Février 2015

Tous les jours de 10h à 22h (fermeture à 20h le dimanche et lundi)

Fermeture hebdomadaire le mardi

TARIFS : Plein : 13 € Réduit : 9 €

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