La toilette, l’intimité et la liberté du corps au musée Marmottan

Evoquer les pratiques en matières d’hygiène et de soins du corps dans une exposition presque exclusivement consacrée à la peinture était un pari osé mais qui s’avère plutôt réussi. L’exposition du Musée Marmottan choisit de nous instruire sur les différents usages liés à la toilette selon les époques et l’iconographie proposée s’avère riche de renseignements sur les ablutions mais aussi sur la perception du corps et de la nudité au fil des siècle. L’exposition, didactique et chronologique,  redonne à la toilette ses différents sens, de l’acte de se laver à celui de se parer, et nous comprenons que, au delà de l’hygiène, c’est la question de l’intimité et de la liberté du corps dont il est finalement question. Visitons donc cette exposition et remontons le temps.

Les Romains (absents de l’exposition) pratiquaient leurs ablutions dans les lieux publics   pour des mesures d’hygiène mais aussi  parce que les bains publics leur offraient un lieu discret pour traiter des affaires et tisser des liens sociaux. De même au Moyen-Age, les bains étaient publics et ce, jusqu’à la condamnation par l’Eglise qui y voyait un lieu de perdition (haut lieu de rencontres amoureuses, voire de prostitution) mais aussi un lieu dévolu à la parure ce qui était évidemment condamnable. Le bain entre alors dans le domaine privé (du moins pour ceux qui en avaient les moyens) mais l’intimité y est toute relative comme le montre la grande tapisserie prêtée par le Musée de Cluny.

Dès lors, les ablutions se font rares et la rareté de l’eau, du moins dans les villes, est également un facteur non négligeable car, du fait de sa rareté, elle est sale et souillée. L’eau fait donc peur et le bain chaud est considéré comme dangereux. Il dilate les pores et fragilise le corps en le rendant perméables aux pires maladies. La Renaissance ne rend pas au bain ses lettres de noblesse et devient, pour les artistes tel que Clouet, prétexte à offrir au regard la  nudité féminine tout en accordant une légitimité aux maîtresses royales et à leurs bâtards qui sont exposés lors du bain de  »relevailles ».

Les artistes vont s’emparer de ce nouveau sujet et vont en explorer toutes les possibilités,  des plus respectables aux plus coquines. Au XVIIe siècle, la peinture de nu est totalement impossible en dehors d’un sujet biblique ou mythologique et le thème du bain va constituer une excellente ruse pour exhiber le corps féminin. Ainsi les peintres du Nord et les caravagesques  vont peindre des  »femmes se coiffant » ou la très belle  »femme à la puce ». Désormais la toilette  »sèche » est de rigueur et le meuble de toilette fait son apparition, destiné à regrouper dans la chambre tous les ustensiles indispensables que l’on utilise pour se faire préparer par ses domestiques. La propreté se mesure à la blancheur du linge et non à l’acte de se laver et la toilette prend le sens de vêture qui, contrairement à ce qu’avait espéré Louis XIII,  devient de plus en plus complexe et prend donc de plus en plus de temps.

Si l’on ne devait recevoir ses hôtes que lorsque l’on était prêt, on ne les recevrai jamais ! C’est pourquoi la chambre s’ouvre de nouveau aux visiteurs qui assistent au petit ou au grand lever, selon leur degré d’intimité. La toilette du XVIIIe siècle devient parure plus qu’hygiène et les onguents et parfums couvrent l’odeur. Les peintres s’emparent alors de la  toilette sociale où l’on s’apprête pour paraître, mais aussi des moments plus intimes tels cette  »jeune femme à la mouche » de Boucher qui se prépare seule pour recevoir son amant.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Néanmoins, l’eau commence à pénétrer les appartements des plus riches et la toilette va gagner en  efficacité (nous sommes au siècle des lumières) et en intimité. On pratique les bains de pieds, les bains de siège et même le bain intégral non seulement par souci d’hygiène mais aussi pour se détendre. C ‘est un moment où l’on prend soin de soi et donc qui redevient intime. Nul n’y est admis ; même plus les domestiques. Apparaissent de nouveaux ustensiles tels que le bidet, le bourdalou (pot de chambre exclusivement féminin), la demie baignoire et la baignoire que l’on possède à demeure ou que l’on peut louer. Les représentations iconographiques se multiplient : discrètes (Lépicié), coquines (Watteau), moralisatrices (Eisen) ou même triviales (Watteau) et les voyeurs y sont rois. Mais tant d’excès mènent au scandale et le début du XIXe siècle referme l’espace qui avait été un court moment entrouvert. Les peintres se font discrets et respectueux et les ablutions n’y sont pas même évoquée car trop indignes.

Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que les peintres de la modernité s’introduisent dans les cabinets de toilette et fassent triompher le réalisme. L’acte d’hygiène reste très intime mais chargé d’érotisme et une beauté nouvelle apparaît chez Courbet, Manet, Degas ou Lautrec : la femme du peuple. (jeune femme au tub, jeune femme se coiffant).  C’est l’authenticité qui prime alors et les cadrages sont de plus en plus proches voire insolites, influencés par la photographie. Bonnard, quant à lui, fait évoluer ses nus en même temps que sa salle de bain et peint son épouse Marthe à la bassine, au tub puis à la baignoire. La toilette se fait oisiveté et et plaisir. Avec Picasso ou Gonzales, le trait devient minimal ou fractionné et le thème du nu féminin à sa toilette est sans cesse renouvelé et les artistes, jusqu’à nos jours, en explorent les infinies variations.  Raysse, Jacquet, Erro  reprennent l’histoire de la toilette au vu de l’histoire de l’art tandis que Bettina Rheims s’inspire de la publicité ou du cinéma, à cette différence près que la femme devient le maître du jeu. Elle n’est plus espionnée par le peintre ou le voyeur-amateur d’art mais se montre comme elle l’entend, belle et provocatrice, libre de son corps et de ce qu’elle veut bien nous montrer.

Ainsi s’achève ce parcours sur la toilette à travers l’histoire de l’art. L’ensemble des œuvres exposées est d’une très grande qualité avec, cependant, une petite réserve sur les dernières œuvres, contemporaines, qui nous laissent un peu sur notre faim. L’exposition vaut le détours et le thème proposé, y est exploré judicieusement.

La toilette, naissance de l’intime, Musée Marmottant Monet

jusqu’au 5 juillet 2015

Horaires : 10h-18h, nocturne le jeudi jusqu’à 21h

Tarifs : 11 euros/6,5 euros tarifs réduits

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s